Boissons énergisantes chez les enfants et les adolescents : mon audition au Parlement européen
Publié le 15 décembre 2025 • Aucun commentaire
Mon expérience au Parlement européen
Le 3 décembre dernier, j’ai vécu ma première expérience d’expert auditionné par la Commission Santé du Parlement européen, sur un sujet que j’ai beaucoup étudié : la consommation de boissons énergisantes chez les mineurs.
Une expérience qui fut marquante, mais pas pour les raisons que j’aurais imaginé de prime abord. Avant de vous en expliquer les raisons, dressons le contexte de ce sujet qui concerne directement la santé de nos enfants.
12 % des adolescents consomment au moins 7 litres par mois de boisson énergisante !
Red-Bull, Monster, etc. Difficile de ne pas les connaître. Avec un chiffre d’affaires annuel proche des 80 milliards de dollars, le marché des boissons énergisantes n’a jamais été aussi florissant, en particulier auprès des enfants et des adolescents.
En Europe, 68 % des adolescents de 10 à 18 ans consomment des boissons énergisantes, et 18 % des enfants entre 3 et 10 ans en ont déjà bu. Plus préoccupant encore : 12 % des adolescents en sont des consommateurs chroniques, c’est-à-dire qu’ils en boivent au moins 7 litres par mois, soit 4 à 5 fois par semaine minimum.
Que penser du cocktail caféine / taurine / glucuronolactone ?
En moyenne, une canette de 500 mL de boisson énergisante contient :
160 mg de caféine, jusqu’à 200 mg selon les marques, soit l’équivalent de 2 à 3 expresso.
2 g de taurine.
600 à 1 200 mg de glucuronolactone.
55 g de sucre.
En quoi ce cocktail peut-il poser problème ?
Précisons en préambule que la taurine est un acide aminé soufré non protéinogène essentiel à la santé, et le glucuronolactone un composé naturellement présent chez l’humain, dérivé du métabolisme du glucose. Aucune raison de s’en inquiéter donc, me direz-vous.
Si ces composés sont en effet naturellement présents dans l’organisme, les quantités contenues dans ces boissons sont 500 à 1000 fois supérieures aux apports spontanés, avec une marge de sécurité jugée insuffisante par l’EFSA. Rapporté au poids corporel, le niveau d’exposition moyen est par ailleurs 3 fois plus élevé chez les enfants, alors que nous ne disposons pas de données objectivant les effets à long terme d’une telle consommation.
Inutile également de vous préciser que 55 g de sucre pour une canette de 500 ml représente une quantité plus que significative…
Mais le problème principal réside surtout dans le niveau et les conditions de consommation de caféine. Le seuil maximal recommandé par l’EFSA est de 3 mg/kg poids corporel/jour. Or, si l’on considère un enfant buvant une seule canette et pesant 30 kg, celui-ci ingère alors 5 à 7 mg de caféine par kg de poids corporel, soit deux fois plus que la dose maximale recommandée…
Des risques avant tout cardiovasculaires
Plusieurs essais contrôlés randomisés ont été menés spécifiquement chez des enfants et adolescents en bonne santé. Ces études mettent en évidence une augmentation de la pression artérielle (pouvant persister pendant 24 heures), des troubles du rythme cardiaque (extrasystoles supraventriculaires), une augmentation de l’activité sympathique cardiaque et un hyperinsulinisme.
En France, en 2013, l’ANSES avait déjà recensé 257 signalements de nutrivigilance, dont un décès confirmé chez une adolescente de 16 ans (avec consommation d’alcool associée) et deux arrêts cardiaques, dont un fut par la suite fatal. Le mécanisme potentiel ? Les canalopathies cardiaques, dont la prévalence est d’environ 1/1000 dans la population générale, et qu’il est impossible de dépister systématiquement.
Au-delà du risque cardiovasculaire, les données scientifiques mettent également en évidence une augmentation du risque suicidaire, de détresse psychologique, de dépression, d’anxiété, d’aggravation des symptômes de TDAH, de troubles du sommeil et d’abaissement du seuil convulsif (risque de crises épileptiques).
Un cocktail détonant avec l’alcool
Au-delà des effets directs de la caféine, le contexte de sa consommation apparaît particulièrement problématique. 53 % des mineurs mélangent en effet les boissons énergisantes avec de l’alcool (pendant que d’autres testent leur association avec les huîtres).
Un tel cocktail :
Masque la perception des effets de l’alcool.
Favorise la poursuite de la consommation d’alcool (par surestimation des aptitudes).
Potentialise les troubles du rythme cardiaque.
Une confusion habilement entretenue dans le milieu sportif
Il suffit de vous balader quelques instants sur les réseaux sociaux, de regarder une course automobile ou de moto à la télévision pour découvrir le pouvoir tentaculaire des marques de boissons énergisantes, à commencer par la plus célèbre d’entre elles, ornant fièrement son logo de taureaux surpuissants. Et ça fonctionne ! 41 % des adolescents boivent des boissons énergisantes pendant leur pratique sportive.
Pire encore : de nombreux clubs de foot et autres sports collectifs sont sponsorisés par ces marques. Leurs logos s’affichent sur des maillots portés par des enfants de 6 ou 8 ans…
Autre problème, la confusion entre les boissons énergisantes et les boissons énergétiques. Elle est telle que même les traducteurs au Parlement européen en perdaient leur latin… Il a fallu que je le précise lors de ma prise de parole pour rectifier le tir.
Je me souviens d’ailleurs que certaines marques de nutrition sportive, voyant ces géants du secteur empiéter sur leur platebande, n’ont pas tardé à riposter il y a quelques années en commercialisant des shots de boissons énergisantes, destinés à être consommés pendant des épreuves de trail…
Or non seulement les boissons énergisantes ne sont pas du tout formulées pour répondre aux besoins énergétiques à l’effort (même leur teneur en sucres est trop concentrée), mais elles peuvent surtout être dangereuses du fait de la déshydratation majorée que leur consommation génère, et par le risque cardiovasculaire alors amplifié.
Une situation réglementaire hétérogène
Six pays de l’Union européenne ont déjà interdit la vente aux mineurs : la Lituanie depuis 2014, la Lettonie depuis 2016, puis la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie entre 2024 et 2025. La République tchèque l’interdit aux moins de 15 ans.
En France, malgré le paradoxe d’avoir interdit le Red Bull jusqu’en 2008 au nom du principe de précaution, aucune restriction ne protège aujourd’hui les mineurs (ni les adultes d’ailleurs). Le sujet est pourtant débattu au Parlement depuis 2010, et une large majorité de la population se déclare favorable à une interdiction.
J’ai donc plaidé devant la Commission du Parlement pour une harmonisation européenne autour de plusieurs mesures complémentaires : une interdiction de vente aux mineurs bien sûr, mais aussi un plafonnement de la caféine à 150 mg/L et des sucres à 5 %, une limitation du volume des canettes à 250 mL maximum, un étiquetage mentionnant explicitement les contre-indications à en consommer avec l’alcool et pendant le sport, une réglementation stricte du marketing ciblant les jeunes, et enfin un renforcement de la recherche sur les effets chroniques à long terme.
Quelle leçon tirer de cette expérience ?
J’avais bien sûr déjà eu écho du poids du lobbying dans les décisions politiques. Désormais, je pourrai dire que je l’ai constaté en direct. Assis à côté de moi, le président du syndicat européen des boissons non alcoolisées a su en effet utiliser des arguments dithyrambiques pour défendre ces boissons. Concédons que c’est de bonne guerre.
Ce qui est toutefois plus grave, fut le soutien marqué de deux députés dans l’assemblée. La véhémence de leur discours n’a laissé aucun doute quant à leurs intérêts à défendre la consommation de ces boissons énergisantes.
Une telle situation serait risible si nous ne parlions pas de la santé de nos enfants. Elle en devient malheureusement cynique.
*Références
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